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Homme délicieux à déguster — Dimil Stoilov PlovdivLit

Dimil Stoilov in PlovdivLit

 

Homme délicieux à déguster  5.00 / 5

     La plupart des gens qui connaissaient Emi étaient convaincus  qu’elle était née sous une bonne étoile et on la jalousait en secret. Sa ressemblance avec Meg Ryan était la moindre des choses que l’on pouvait lui reprocher bien qu’Emi ne se vécût pas comme l’héroïne du «Vous avez un mess@ge ».  Ses yeux, dans lesquels on pouvait lire une confiance farouche, une délicatesse timide et une sincérité désarmante,  étaient comme un bleuet parmi de banals épis de blé. Cela n’empêchait pas les mauvaises langues de la traiter de hautaine, d’arriviste et d’ouvertement agressive. Elle avait souvent envie d’ignorer  toutes ces calomnies qui mettaient une barrière entre elle et ses collègues et essayait d’être au maximum invisible et silencieuse lors des réunions universitaires. Elle se recroquevillait dans son coin et restait passive. Mais justement cette attitude mettait encore plus d’huile sur le feu et les commentaires malveillants se propageaient comme une traînée de poudre.

     Emi eut son BAC avec les félicitations du jury. Son père était Recteur de l’Université au moment même où sa fille commença son post doc dans la même université. Elle entendit beaucoup d’allusions à ce propos et se demanda  pourquoi personne ne tenait compte du fait que sa spécialité était diamétralement opposée à celle de son père. A un certain moment les commérages lui avaient tellement pourri la vie qu’elle était à deux doigts de changer d’université. Heureusement, les vagues se calmèrent.

     Emi se maria tôt, alors qu’elle faisait encore  ses études à la fac, contrairement à ses camarades qui, eux, n’étaient préoccupés que par les fêtes où l’alcool coulait à flots, le déhanchement frénétique et le déchaînement hormonal. L’heureux élu ressemblait comme deux gouttes d’eau à George Clooney et cela  délia les langues, bien évidement. En plus, le jeune époux ne s’avéra pas l’un des plus stupides non plus – le garçon excellait en maths et son travail le passionnait. Un mathématicien et une psychologue. Ils furent perçus comme le couple le plus glamour de la fac.

     L’époux avait le rôle passif dans le couple et Emi pestait souvent contre l’ordinateur duquel il lui était difficile d’arracher son mari. Non que ce dernier ne répondît pas à ses désirs mais il semblait ni se donner la peine de les deviner ni posséder en la matière le moindre esprit d’initiative.

     Le couple se connut à une fête aux décibels tonitruants. Emi s’était assise à côté de lui entre deux danses. Il gribouillait quelques chiffres sur une feuille collée à son genou.  Cette activité parut à Emi complètement décalée et loufoque et elle éclata de rire.

Elle savait que le garçon devant elle faisait des études de mathématiques, donc  le cas était vraiment idéal.

Non, elle ne faisait pas de chichi mais le ton du garçon l’irrita un peu et elle fut prise par une sorte d’obligation de résultat.

          D’un geste quasi nerveux le garçon récupéra son stylo, l’inclina vers la feuille puis le ramena vers son visage.

        A cette question il cala pour la plus grande satisfaction d’Emi.

        - Tu as besoin d’aide ?

        - Non, non, attends un peu. Le mot est blé. N’est-ce pas ?

        - Bien sûr. De toute évidence, ton QI est très fort. Tu connaissais ce test ?

        - Non, mais je connais mes capacités intellectuelles. J’en ai des tonnes !

        Bon, il a décidé de jouer au m’as-tu-vu,  pensa Emi et elle accepta le défi.

       La conversation s’engagea d’une façon spontanée et, de toute évidence, les deux jeunes gens éprouvèrent du plaisir dans cette joute verbale.  Un peu plus tard leur échange bascula dans une phase plus amicale mais pas pour longtemps parce qu’ils se chamaillèrent sur le thème de l’humanisme. Selon lui l’humanisme n’échappait pas aux règles, aux principes et à la rigueur. Mais quelle réglementation, rétorqua Emi. Si l’amour envers nos semblables se mesurait en kilogramme, il s’agirait alors d’autre chose que d’amour.

     Elle réfléchit un instant, passa la main dans ses cheveux courts et enchaîna : estimer l’autre à sa juste valeur, l’accepter  dans sa bienveillance totale, être apte à son  bonheur, être le remède pour sa douleur …

    La jeune fille ne sut pas quoi répondre. Elle n’avait pas vu le problème sous cet angle. Elle ne s’était pas posée la question de savoir si secourir quelqu’un était un acte d’humanisme ou un simple réflexe humain.

     Pendant les années de vie commune qui suivirent Emi se souvint souvent de cette conversation. Cette première rencontre ne pouvait pas se définir comme un coup de foudre mais, force est de reconnaître, que le mathématicien l’avait surprise. Il était très différent des autres garçons qu’Emi avait connus. Ce n’est peut-être pas le premier regard du jeune homme qui toucha son cœur mais leur première conversation – oui. Longtemps ce sentiment donna à Emi une étrange chaleur, la rassura, lui procura une certaine force. Cela l’aida à supporter la vie de couple au quotidien. Mais était-ce vraiment le mot « supporter » qui convenait ?  Non, ce n’était pas le mot exact. Qu’était-elle vraiment obligée de supporter ? Elle possédait tout ce dont elle avait besoin. Elle avait aussi eu de grandes joies, de très grandes joies avec la naissance de leur fils. Des petites joies, Emi s’en chargeait elle-même – elle aimait pédaler avec son mari, plus tard avec son fils, dans le parc le dimanche matin, elle adorait nager 500m par semaine dans la piscine, elle aimait camper avec sa famille au bord de la Mer Noire dans des endroits sauvages. Elle aimait que tout son corps reçût les  rayons du soleil et les vagues de la mer, et son mari avait finit par accepter sa pratique du nudisme comme un des ses caprices.

     De temps en temps la routine de la vie commune la rendait irritable. Alors elle plongeait dans les innombrables livres de cuisine pour se satisfaire au moins d’une surprise culinaire.

     Travailler sa thèse lui procurait aussi une joie. Elle ne se donnait pas la peine d’aller contre la théorie de la motivation qui était bien établie depuis les années 80. Mais les systèmes de la motivation, surtout deux d’entre eux, attiraient réellement son intérêt professionnel – étude et affirmation de soi, plaisir sexuel et plaisir sensuel. Elle passa son doctorat de brillante façon.

     Cet évènement suscita à nouveau jalousies et médisances. Mais elle était presque rodée et cela ne la déstabilisa pas. Elle se sentit plutôt fatiguée.Fatiguée et blasée. Elle n’avait pas d’amis, les collègues lui étaient indifférents, leurs intrigues et commérages l’ennuyaient. Son fils n’avait plus besoin d’ aide à l’école. Il grandissait, pratiquait les arts martiaux, le scoutisme et aimait la nature.

     Elle était fatiguée de la platitude de la vie. De sa vie. Parfois Emi renonçait même à l’effort d’arracher son mari à l’ordinateur. Elle l’avait trompé deux fois. Sans aucune conséquence. Comme si rien ne c’était passé. Strictement rien.

     Tous autour d’elle étaient convaincus qu’elle était au comble du bonheur. Elle n’osait pas les contredire mais savait qu’il ne lui manquait pas grand-chose pour atteindre ce comble.

     Et voilà que l’occasion se présenta. Emi devait participer à une conférence à l’université de Heidelberg. C’était sa première conférence à l’étranger. Ceci n’arrivait pas souvent  dans le milieu scientifique de son pays et les langues se  délièrent à nouveau. Elle ne leur prêta aucune attention en dégustant sa chance pleinement. Fière de pouvoir visiter l’une de plus vieilles universités d’Europe, ravie de pouvoir se perdre dans les salles du château de la ville où retentissaient encore les pas des illustres philosophes et intellectuels, elle se sentait enchantée de pouvoir se pencher du pont du Neckar et de contempler ses eaux tranquilles. Non, il ne s’agissait pas d’une excursion et mais d’une grande chance de rencontrer la confrérie scientifique du monde entier à cette conférence.

     Son intervention fut bien accueillie et suscita l’intérêt de certains collègues. Pendant la pause elle reçut quelques félicitations et des conversations amicales s’engagèrent. Elle but littéralement les récits de ses collègues qui partageaient des impressions d’autres conférences et voyages auxquels Emi n’avait pas eu accès. Elle put constater que ses compétences n’étaient pas moindres mais que les méthodes d’investigation – si. Emi entendait souvent le nom d’un certain Monsieur Untel – nom indiscutable dans la psychologie – qui brillait par son absence car obligé de se rendre à New York. Il avait organisé et dirigé, paraît-il, toute la mise en place de cette manifestation internationale et, à la clôture de cette dernière, les remerciements furent formulés au nom de l’illustre Monsieur. Bien évidemment, la scientifique bulgare connaissait son nom par ses ouvrages. Sa théorie accentuait sur l’importance de la passion et de l’agression dans le comportement humain. Sans passion, proclamait-il, la création n’existe pas, sans  rivalité agressive – pas d’affirmation. Emi était d’accord sans réserves. De toute l’aventure passionnante à  Heidelberg il ne lui  avait manqué que la rencontre avec le célèbre scientifique pour que son bonheur fût complet.

     Elle rentra en Bulgarie pleine de projets et de nouvelles idées professionnelles. Pour elle–même elle fit un vœu : que la vie lui présente des choses inattendues. Cela lui suffisait. Les nouveaux liens professionnels enrichissaient son quotidien et elle apprenait le monde à travers leurs récits car ils n’arrêtaient pas de voyager et de se déplacer sur le globe entier. Ainsi l’idée de les réunir de nouveau sur le sol Bulgare vit le jour et Emi fut chargée de l’organisation de cette initiative qui était sienne. Naturellement, Monsieur Untel aussi était invité. Son nom faisait honneur à la future conférence. Tout de suite les commentaires commencèrent à pleuvoir à propos de cet irrésistible personnage. Monsieur Von Zilbergue de son vrai nom avait le renom d’un scientifique brillant mais extravagant et snob. Il portait toujours, parait-il, des chaussettes orange et ne se fâchait pas quand on l’appelait Monsieur Chaussettes Orange en le taquinant. Il avait envoyé sa photo pour que l’on le reconnaisse à l’aéroport à son arrivée. Il ressemblait à Hugh Hefner de « Playboy ». Sans les belles dénudées autour de lui, évidement. Un front fuyant, cheveux poivre et sel, chemise blanche, nœud papillon. L’âge était incertain. Les rumeurs parlaient d’« une grande quarantaine » et c’était tout. On savait qu’il avait épousé une de ses étudiantes beaucoup plus jeune que lui.

    Naturellement, Emi fut chargée d’accueillir cet illustre invité. Avant le décollage de son avion de Frankfort il avait appelé sa collègue bulgare pour lui annoncer que le vol aurait un retard de deux heures à cause du brouillard. Au bout de deux heures, Emi reçut un SMS – retard d’encore deux heures. Six SMS suivirent encore pendant les deux jours de  la conférence.  Extrêmement  occupée par le bon déroulement de l’évènement, elle avait presque oublié l’incident du brouillard quand un courriel le lui rappela.

     Toutes mes excuses, chère Madame. Je voulais vraiment participer à votre conférence et d’habitude je tiens parole mais parfois la Nature est plus forte que nos intentions. Avec mes sentiments les meilleurs : …

     Etrangement, elle eut l’impression que c’était un enfant qui demandait pardon pour le verre d’eau qu’il avait brisé. Mais elle répondit :

     Dommage, j’ai manqué la chance de vous reconnaître à l’aéroport bulgare bien que vous ayez pris soin de m’expédier votre sublime photo. Pour votre réconfort je vous adresse la mienne. Et voici – c’est comme si notre rencontre avait eu lieu. Ceci pourra arriver, n’est-ce pas ? Un jour sur un aéroport. Espérons seulement que la Nature ne soit pas alors si impitoyable.

Bien à vous : Emi.

      Après avoir cliqué sur « send » elle eut des remords. Son message lui sembla un peu cavalier et provocant. Mais ses occupations  à propos de la conférence atténuèrent cette impression. Restait à faire découvrir aux invités le Musée national d’histoire, la cathédrale « Alexandre Nevski », la montagne de Vitocha. Guider les hôtes, les accompagner pour faire leurs emplettes aussi. Et enfin les conduire à l’aéroport pour s’assurer de leur bon retour. Après tout cela, la jeune femme eut à peine la force de prendre une douche et de se jeter dans le lit complètement épuisée. Elle dormit dix heures d’un sommeil de plomb.

     C’était samedi. Elle s’installa devant son ordinateur avec une grande tasse de café.

     Bonjour Emi,

     Merci pour votre photo. Si je l’avais eue  plus tôt je n’aurais pas permis au brouillard de compromettre ma participation à votre conférence. Je serais venu en voiture, je vous assure. J’espère que la conférence a été profitable pour tout le monde. J’aimerais avoir les polycopies des exposés, s’il vous plaît.

     J’ai toujours détesté le brouillard. Il donne au monde une dimension surréaliste et  fantastique. Il cache ce que l’on suppose exister et fait perdre la notion de distance. Comme si l’on était à demi-vivant et que l’on venait d’arriver du néant. Et maintenant j’ai une raison supplémentaire de détester le brouillard car il fait de votre ravissant visage un visage lointain.

     Ci joint la photo de mon cheval Alexandre. Il est mon point faible et je l’aime passionnément.

     Bien à vous : Alexandre

    Tout ça était inattendu pour la jeune scientifique. Elle lut cette lettre trois fois de suite et après … plusieurs fois encore. Elle sentit une petite nuance d’amitié dans les propos de son collègue allemand. Mais les phrases concernant le cheval la stupéfièrent. Lui envoyer  la photo d’un mammifère de la catégorie chevaline qui provenait du pliohippus et qui s’était formé pendant le haut pliocène lui sembla encore plus culotté que l’insolence de porter à tout prix des chaussettes orange. De surcroît Emi trouvait que ce cheval n’avait rien d’extraordinaire. On remarquait quelque chose d’harmonieux dans la ligne entre les oreilles, le cou, le torse et la queue mais c’était tout. Emi n’entendait rien à ce domaine. Après avoir consulté un peu de littérature spécialisée, elle conclut que c’était un cheval arabe mais sans trop de certitude. Le fait que ce cheval porte le nom d’un grand capitaine de l’antiquité dont le père s’appelait Philippe comme le nom de sa chatte Philippa lui donna l’idée d’ajouter The Great au nom d’Alexandre et d’envoyer en réponse la photo de sa siamoise Philippa.

     Hi, Dear !

     Je n’ose pas me prononcer sur la race de ton cheval, je ne suis pas une connaisseuse. Mais ce cheval me semble un peu petit pour un pur arabe. Bref, je ne sais pas. Je préfère les chats car ils ont neuf âmes. C’est pourquoi je t’adresse la photo de ma siamoise qui, à mon avis, possède la valeur de cinq Alexandre.

     Bisous : Emi

     Elle  écrivit bisous par habitude car ainsi se terminaient tous ses messages électroniques vers ses amis. Mais lui ne faisait pas partie de ses amis. Il n’était pas un des ses proches non plus. Qui était-il pour elle ?

     La réponse d’Alexandre tarda.

     Entre temps les guéguerres au niveau professionnel fleurirent. Une nouvelle loi post-totalitaire interdit que l’âge des chefs de service des facultés excédât une certaine limite et c’est ainsi que la supérieure d’Emi  se vit détrônée. La candidature d’Emi s’imposa malgré elle et elle fut élue avec l’appui même de son ex-chef. Naturellement cela lui apporta un lot de flatteurs et d’ennemis mais   était on ne peut plus prévisible. Ce qu’Emi n’avait pas prévu c’était l’installation dans le bureau de son ex-patronne qui continuait d’occuper les locaux comme si de rien n’était, malgré la demande explicite de libérer les lieux. La nouvelle patronne se vit obligée de changer la serrure de la porte du bureau  pour empêcher l’intruse d’y accéder. Cela a provoqua un scandale dont le bruit  retentit jusqu’aux moindres recoins de l’université.

     Contrariée et accablée Emi bondit de joie à la vue de la réponse d’Alexandre.

     Chère Emi,

     Excuse-moi de ce retard. J’étais en Australie pour un cycle des cours magistraux qui a duré trois semaines. En ce qui concerne mon cheval – tu as tort. Peut-être la photo n’était-elle pas assez représentative mais c’est le cheval le plus intelligent et le plus racé que je n’aie jamais eu. Et j’en ai eu, crois moi. Alexandre est une des mes plus grandes joies dans la vie. Nous nous entendons à merveille et le plaisir de posséder un animal pareil est immense. Brecht écrit dans un de ses poèmes : « Maintenant, oh, tu me compares à un cheval (Je m’en  fichais de cela il n’y a pas longtemps.) Mais je pense au final à présent… » Tu le sais, je présume, mais depuis la Renaissance le cheval est le symbole de la fécondité et de la sensualité. Ta siamoise est superbe mais les chats ne m’intéressent pas vraiment. Leurs caresses ne sont jamais gratuites, n’est-ce pas ? Je te remercie de m’avoir appelé Le Grand. Je le prends comme un compliment.  Sauf erreur mon prédécesseur commença ses conquêtes à partir de là où tu habites, des mêmes terres. Je me demande si je ne vais pas essayer de suivre son exemple.

     Bisous : Alexandre

     Cette lettre lui rendit la lucidité. Elle lui parut pleine de prétention et à la limite de la politesse. Peut-être même cette lettre n’était pas la cause mais la conséquence du tourbillon de tensions dans lequel elle se trouvait en ce moment. Les répliques désagréables de la part de son ancienne  patronne n’arrêtaient pas de circuler dans la fac et son nouveau poste l’encombrait d’un travail administratif  peu dans ses habitudes. En plus ce poste se révéla  un carrefour d’intérêts et d’influences créant une extrême tension. Non, Emi n’eut pas envie d’être mielleuse avec Monsieur Chaussettes Oranges.

     Salut,

     Tu t’es trompé. Je nomme  Alexandre Le Grand ton cheval, pas toi. Et puisque je ne veux pas être totalement sans cœur je t’adresse le septième morceau du groupe australien « Bond » qui s’appelle aussi Alexandre Le Grand et dont l’introduction est de la musique bulgare. Si tu n’apprécies pas cette musique je vais considérer que tu n’as aucun goût musical.

     Je t’embrasse sur tes oreilles pleines de finesse, j’espère : Emi

     Elle était convaincue que cette lettre allait mettre fin aux bêtises épistolaires entre eux et sans aucun regret elle se précipita vers sa maison pour prendre une douche et avaler quelque chose contre le mal de tête qui l’avait fait souffrir tout l’après -midi.

     L’image de déjà vu ne la surprit pas. Le mathématicien était scotché à son écran et son fils écoutait à fond les affreux Ramsteyn. Pourquoi cet ado se sentait-il obligé d’écouter un groupe allemand et en outre le plus criard ? Bien sûr, elle n’espéra pas de réponse. Elle mit en marche la cuisinière, posa sur l’une des plaques la poêle avec la viande hachée mêlée aux champignons et sur l’autre – les spaghettis. Ses hommes se jetèrent sur le dîner comme de vrais prisonniers des Talibans. Elle ne toucha presque pas au sien, prit ses médicaments et se coucha épuisée.  Elle était à moitié endormie lorsque la sonnerie des SMS se manifesta et Emi appuya sur le bouton pour lire le texto : Tu n’as pas peur de tout ce qui s’ensuit ?  Sans réfléchir la jeune femme répondit  non . Son sommeil agité l’amena  au fond d’un cratère qui crachait de la lave. Les jets la soulevaient et la faisaient retomber sans cesse. Le feu la brûla affreusement toute la nuit. Emi se réveilla sans couverture, la chemise de nuit enroulée autour de la poitrine. Le SMS et la sonnerie du portable lui parurent irréels. Mais le nouveau SMS, lui, fut tout à fait réel : Par où commencerais-tu ?   Par la tendresse, naturellement   répondit-elle et éteignit son portable.

     Toute la journée Emi nagea dans le calme et la sagesse. Elle distribuait des sourires qui lui étaient rendus avec une telle intensité qu’à un certain moment elle eut peur d’une surcharge d’énergie. Ce jour-là il n’y eut pas de problèmes sans solutions, pas de négociations perdantes, même pas d’étudiants embêtants. Sur le petit écran de son portable elle lut : Et après ?

     Emi se trouvait dans le restaurent de la fac et sans se rendre compte que les autres étaient témoins de ses réactions elle éclata de rire. Les regards ambigus à son égard ne tardèrent pas à suivre son rire. « Oh, des conneries ! » s’est-elle vu obligée d’expliquer. Mais cela ne suffit pas à calmer la curiosité malsaine dans les yeux de ses collègues car ils continuèrent à l’observer sans relâche jusqu’à la fin du repas. Elle répondit :  Je ne sais pasPeur ?  était le SMS suivant.  Non   trancha–t-elle, après quoi elle interrompit l’échange. Elle essaya de se concentrer sur son assiette mais ce ne fut pas si évident que cela. L’appétit lui fit faux bond.  Ses collègues continuèrent à la mitrailler des yeux et elle leur adressa un sourire plein de confusion en se levant de table.

     Le soir, après le travail, elle se jeta sur son portable.  Alors ? Quelle est la suite des évènements ?  Emi se rendit compte que si c’était un jeu il risquait de devenir dangereux. Mais elle mourait d’envie de relever le défi. Pourquoi pas, se demanda-t-elle. Toute sa vie elle s’était pliée aux convenances : brillante dans les études, respectueuse envers ses parents, serviable et gentille avec celui qui lui préférait son ordinateur. Sa loyauté envers ses collègues n’était estimée par personne et paraissait comme une totale ineptie.  Rien en retour, rien du tout. Ce flirt était sa récompense. Elle y avait droit. Sans le moindre remord elle s’octroya le feu vert.

     Son amant virtuel s’intéressait de plus en plus à elle. Ils devinrent plus intimes dans leurs échanges.  Combien de fois par semaine fais-tu la chose ?  lui demanda-t-il directement. Plusieurs fois fut la réponse. Quel tempérament ! - s’exclama-t-il. Mais encore – aimait-elle se faire des caresses ? Lesquelles exactement ? De temps en temps il faisait de longues promenades imaginaires sur son corps et le téléphone portable devint l’objet d’excitation par excellence pour Emi. Ce jeu lui plaisait de plus en plus. La prochaine demande d’Alexandre était de décrire comment elle imaginait leur première nuit d’amour. Elle s’exécuta avec délectation. Plus tard elle eut l’audace d’introduire une autre femme dans leurs ébats amoureux. Elle caressait les bouts des seins de l’autre brunette avec une main, l’embrassait sur la bouche, leurs langues s’entrelaçaient et avec l’autre main elle massait la virilité de son amant.

     Une nuit Emi ne réagit pas immédiatement à la sonnerie du portable et son mari lut le message érotique qui lui était destiné. Fou de jalousie, il enjoignit sa femme et son détraqué sexuel de se calmer sinon ils risquaient d’avoir affaire à lui.Le portable se vit réduit en petits morceaux.

     Après quoi une réglementation s’imposa dans les échanges des amants virtuels. Mais leur élan ne pouvait pas être réglementé. Surtout quand Alexandre était en conférence quelque part dans le monde et sortait de je ne sais quel temple dédié au corps nu avec les images de padzhariti  quand les deux amants s’aiment à l’aide de leurs mains, de uparati quand la femme est dessus dans la position du singe, ou encore paravalana dans sa variation la plus poétique … Les SMS pleuvaient pleins de volupté et de sensualité.

     Même virtuel cet amour tendait à la perfection et Emi le vivait comme tel.

     Quand se voit-on ? fut l’étape suivante. Evidemment, l’allemand ne pouvait pas inviter Emi dans son domaine où régnaient son épouse et le cheval Alexandre Le Grand. La position d’Emi ne lui permettait pas de voyager à volonté. La seule solution restait qu’elle l’invitât en tant que célébrité scientifique en Bulgarie.

     Sa réponse ne se fit pas attendre :

     Ma chérie,

     Bien que j’aie eu l’occasion de te remercier déjà pour la musique bulgare je tiens à le faire encore une fois. C’est une musique envoûtante et pas anodine du tout. Comme tu le sais bien, les femmes bulgares et macédoniennes lapidèrent Orphée parce qu’il avait joué de la flûte par amour envers Eurydice qu’il venait de perdre. Ça leur suffit pour déclencher une telle cruauté !

     Quand à moi je ne cache pas que je suis un homme heureux. Je fais ce que j’aime et cela me passionne. Tout est un pur bonheur pour moi – je prends plaisir à faire mes cours magistraux, j’aime écrire mes livres. En plus je gagne ma vie ainsi. Je trouve que la vie est généreuse avec moi mais tout ça je ne l’ai pas volé. Je me suis démené pour que ma vie soit agréable. Et soudain dans cet ordre serein et tranquille que j’ai construit avec soin et rigueur surgit une bulgare, toi. Rien que pour me surprendre et pour me prouver que tout dans la vie n’est pas prévisible. J’en suis ravi. Je m’abandonne dans tes mains avec plaisir. Je n’oublie tout de même pas Orphée et les Bacchantes. Je connais la Russie. Là-bas on m’a cambriolé est j’ai réussi à rejoindre mon pays après maintes péripéties. En Grèce on m’a arnaqué. Je ne te cache pas que j’appréhende un peu les Balkans. Mais j’ai confiance en toi et j’ai hâte de sentir l’odeur de tes cheveux, de goûter la saveur de ta peau, de caresser le tendre triangle en bas de ton ventre, de t’embrasser, te pénétrer … Je pense si fort à toi que même Alexandre le remarque et je pense qu’il est jaloux.

     J’attends les détails de notre rencontre.

     Mille baisers : Alexandre

     Emi se rendit compte que tous ces mots n’existaient que dans le néant. Que c’est un homme irréel, qu’elle est aussi irréelle et que leur histoire est encore dans une phase irréelle. Si elle le voulait, elle pourrait tout arrêter. Mais elle ne le voulut pas.

     Elle prépara soigneusement le budget du séjour d’Alexandre en Bulgarie. Le budget, lui était bien réel. Les chiffres la mirent mal à l’aise. Ils étaient la fissure entre le réel et l’irréel. Ça faisait un peu mal, une sorte de spleen romantique. La difficulté venait de la rencontre des deux dimensions – l’imaginaire et la réelle. Emi n’était pas pudique et ne renonçait pas au langage un peu osé de leur SMS. Elle était sûre que dans toute femme qui se respecte vivait une catin.

     Après la visite du Musé érotique à Laye, Alexandre lui écrivit : Je grouille d’hormones pour toi. Elle apprécia.

     La peur de ne pas le reconnaître lui serra la gorge. Le visage qui la regardait  sur la photo était si  petit qu’il se perdait dans les habits et ne se laissait pas mémoriser. Les passagers du vol de Lufthansa qui venaient de Francfort défilaient déjà devant ses yeux et elle n’arrivait pas à reconnaître l’homme qu’elle attendait. Finalement c’est lui qui la reconnut le premier. Non, il ne correspondait pas à ses attentes et la photo qu’elle tenait en main était loin de la réalité. Aucune ressemblance avec Hugh Hefner de Playboy. L’allemand n’était pas grand, même plutôt petit. Un peu apeuré comme si à tout moment un agent de KGB pouvait surgir et l’arrêter. Son costume  de lin blanc était dans un piteux état à cause du voyage et ses célèbres chaussettes orange n’avaient aucun panache. Emi sera les dents pour cacher sa déception.

     Leurs échanges ne dépassaient pas les limites de la courtoisie ordinaire et une fois dans la voiture, entre le périphérique et la ville de Samokov, Emi a proposé une pause rafraîchissante. Ils s’arrêtèrent dans un bistrot au bord de la route. La serveuse ne venant toujours pas prendre leur commande, Monsieur Chaussettes Orange commença à montrer des signes d’impatience, quand une très jeune fille en minijupe noire se présenta à eux. Elle portait un petit tablier rouge très coquet et son sourire montrait une magnifique dentition.

     L’allemand commanda un verre d’eau minérale, Emi – un double café pour se remettre de ses émotions. Après encore une demi-heure d’attente la serveuse s’approcha d’eux d’un pas incertain. Elle trébucha et renversa l’eau minérale sur la veste de l’illustre invité qui fit un bon horrifié. La jeune fille très confuse se précipita pour éponger l’eau sur le vêtement de l’allemand.

     L’allemand resta pantois devant cette éloquence dont il ne comprenait pas un mot. D’un geste de la main il demanda à Emi de lui traduire. Emi s’exécuta en étouffant à peine un rire.

     - Ce n’est pas grave, ma petite, dit Alexandre en éclatant de rire. Je suis honoré d’être mouillé par un si charmant mannequin.

     Ce rire déglaça l’ambiance entre Emi et son hôte. Le voyage se poursuivit dans la spontanéité et la bonne humeur. Ils commentèrent les paysages devant leurs yeux, ils les comparèrent entre les deux pays – l’Allemagne et la Bulgarie.

       Arrivés à destination, ils découvrirent un hôtel très correct avec un personnel plus que servile. Ceci n’était pas étonnant car la réservation avait été faite au nom de Von Zilberg et le nom d’un étranger promettait toujours un pourboire, surtout si le nom était précédé d’une particule.

     Un fois seuls dans la chambre Emi et Alexandre se précipitèrent l’un vers l’autre. Ils n’eurent plus besoin de mots. Toutes les phrases existantes entre eux avaient déjà été écrites. Emi n’eut qu’à se les rappeler et le bout de ses seins durcit. Les deux amants se fondirent dans un baiser langoureux et  commencèrent à se déshabiller mutuellement. La femme jeta sur le sol la veste de l’homme qui souleva le chemisier de sa partenaire. Elle leva les bras pour faciliter son geste et  se dirigea vers la salle de bain. D’une façon naturelle il la suivit sous la douche et elle s’abandonna dans ses bras. Au lit il commença par ses seins en les caressant tendrement mais avec insistance. Après il les embrassa du bout de sa langue en faisant les cercles concentriques. Sa bouche descendit jusqu’au ventre et plus loin en explorant l’endroit mystérieux de sa féminité. Tout se passa comme s’ils eussent déjà vécu cela auparavant et maintenant ils ne faisaient que répéter les gestes qui étaient programmés dans leurs têtes. Il la pénétra comme s’il essayait de reproduire à la lettre les positions dont il était question dans leurs SMS. Cela l’amusa et l’excita à la fois. La fin vint un peu rapidement. Emi grimpait encore la pente de l’excitation. Alexandre ne  s’en rendit pas compte. Emi ne fut pas déçue. Pas à cent pour cent. Ne se sentit pas vile non plus. La dépravée en elle l’avait conduite à cet hôtel avec un homme presque inconnu. Elle l’avait aimé en tant qu’homme virtuel et en ce moment il se tenait allongé à côté d’elle totalement réel. Elle se sentait plutôt étourdie et un peu perdue entre le réel et l’irréel. Ce sentiment ciblait uniquement sa propre position dans cette histoire et  nullement celle de l’homme.

     Le reste de leur aventure se déroula très rapidement. Emi assura à son mari au téléphone que tout allait bien avec l’illustre invité de la fac dont elle avait la charge professionnelle et que la conférence suivait son déroulement habituel. Après cela elle plongea dans la piscine de l’hôtel. L’homme avec lequel elle venait de faire l’amour ne voulut pas la rejoindre. Il se contenta de contempler la belle naïade. Il n’y avait pas que cela. Emi avait une vraie passion pour l’eau qui lui procurait de l’énergie et du bien être. Alexandre saisit l’état spécial de la nageuse et le traduisit en sa propre faveur. Amouraché à un point extrême, l’allemand couva sa belle toute la soirée de petits gestes d’amour et se montra même généreux. Le restaurant, le bar, le casino, de nouveau l’amour, l’alcool – tout ça ne déplut pas à Emi. Elle se laissa aller à la légèreté et cela la rendit heureuse.

     Le lendemain au programme il y eut l’excursion jusqu’à Yastrebetz, la ville de Samokov avec ses bibelots-souvenirs et, bien sûr, le temps pour les emplettes.

     Le soir, au restaurant, Alexandre lui confia que depuis longtemps il ne s’était pas senti si heureux et qu’Emi était entièrement responsable de cet évènement. Il lui proposa de l’aider pour la publication de ses articles dans la presse scientifique renommée en Europe et se montra optimiste quand au décollage de sa carrière professionnelle. Il était persuadé que leurs chemins étaient condamnés à se croiser encore et encore.

     A l’aéroport ses adieux se firent sans larmes. Il avait l’air épanoui, elle - juste un petit peu triste.

     Le soir elle reçut le SMS attendu :   Bien arrivé. J’ai encore ton parfum dans mes narines et une tête pleine de toi.  Le lendemain – un nouveau SMS amoureux et le jour suivant et encore après … Puis les SMS se raréfièrent.

     Comme convenu, elle lui envoya un article et encore un. Elle ne reçut aucune réponse,  et ses articles ne furent pas publiés.

     A Noël elle eut droit à une photo de son cheval avec le chapeau du père Noël.

     Six mois après Emi se trouva en Espagne pour un voyage professionnel. De là-bas elle lui envoya une photo d’elle-même au bord de l’Atlantique avec les bras levés en signe de victoire. Elle avait l’air épanoui, elle nageait dans la grandeur, elle se sentait grande, plus grande qu’Alexandre Le Grand lui-même. Enfin elle était au clair avec ses ambitions et les moyens d’y parvenir. Elle était au clair  avec ses aspirations émotionnelles aussi. Dans son pays il y avait un mathématicien qui ne se montrait pas toujours à sa disposition mais sur lequel elle pouvait compter et s’appuyer. Il y avait aussi un jeune garçon qui travaillait bien, très bien à l’école et qui était un excellent boy-scout. Il avait besoin d’elle et pouvait compter sur elle pour ça. Elle était au clair de sa vie et se sentait libre.

      Le SMS d’Alexandre disait : De toute évidence tu as eu un magnifique séjour en Espagne et je suis content pour toi. A la même époque j’étais en Norvège. Pas mal mais il s’avéra que j’étais sensible au froid. Je le garde encore dans mes os. Je pense toujours à toi. Faudrait-il que l’on se revoie ? J’aimerais bien. 

     Elle répondit d’une façon singulière : Qui sait. Il faut croire aux miracles ! 

     Après quoi elle effaça le numéro d’Alexandre de son portable ainsi que tous ses anciens SMS et courriels.




Translated by Traduit du bulgare par Anélia Véléva

 

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